ERIC DOIREAU

 

UN BEAU MATIN

DANS L’UNIVERS

 

« On a tous un destin, tu sais. » 

 

 

 

Conte original

Texte intégral

 

 

 

ISBN 2-9526821-0-0

 

 

Tous droits réservés

Copyright © 2006/16

 


 

Nul ne le savait encore, même pas les plus grands astrophysiciens : Ticouac, une toute petite conscience, a assisté, enchanté, à la naissance et à l’expansion de l’univers.

 

Contemplatif ou éclatant de rire, il a été entraîné dans un gigantesque ballet cosmique fracassant d’explosions, sombre et lumineux, dans lequel il a fait des glissades sur des toboggans, a chevauché des baleines, découvrant des flocons de neige ou des cerfs-volants…

 

Enfin, il est descendu à la rencontre d’un bébé d’homme qui, comme lui, des milliards et des milliards d’années auparavant, ouvrirait les yeux sur les merveilles du Grand Univers.

 

Eric Doireau, en poète et ami des enfants, propose ainsi sa vision, toute documentée, de l’infiniment grand et de l’infiniment petit qui nous entoure pour nous appeler au bonheur de s’émerveiller.

 

Martine Porry, dessine au fil de son pinceau et de son talent d’artiste des formes inspirées pour nous faire découvrir l’immense Univers de ce petit être mystérieux et sympathique.

 

A mes enfants

 

 


 

Table des matières

L’éveil universel

La lumière originelle

Les forces invisibles

Le cœur des étoiles

Le chant des baleines

La planète bleue

L’homme primitif

La mémoire d’un peuple

Une ombre dans la nuit

D’un univers à l’autre

Epilogue

Remerciements

 


 

L’éveil universel

Notre histoire commence il y a bien longtemps, dans un lointain passé ou l’univers était encore très jeune et pas aussi grand et infini qu’aujourd’hui.

 

En ces temps reculés où le temps lui-même avait une tout autre mesure, l’univers était composé essentiellement de vide et s’étendait déjà sur des distances vertigineuses englobant tout ce qui existait.      

 

De tout temps et en tout lieu, l’univers avait toujours été un grand mystère, et jamais personne ni aucune chose n’avait pu découvrir, ni deviner, ni imaginer un peu de son secret.

 

Un beau matin, il arriva une chose extraordinaire. Mais ce n’était pas un matin comme les autres car, à l’endroit de l’univers où cela survint, il n’y avait jamais eu de matin.

 

Cet événement se produisit dans un recoin totalement inconnu de l’espace, sans que personne ni aucune chose ne l’ait attendu, deviné ou imaginé.

 

En ce beau matin naquit un être sympathique qui se caractérisait par son extrême petitesse car il était bien plus minuscule que tout ce que l’on aurait imaginé dans un si vaste univers.

 

Il était si petit que l’on se serait demandé s’il y avait vraiment quelque chose et, plus on s’approchait de lui pour tenter de l’apercevoir, plus on ne voyait rien.

 

Il était invisible aux yeux de tous, mais il était bien là, au milieu de l’immensité, minuscule et bien plus que minuscule.

 

Que faisait-il ? Apparemment pas grand-chose, presque rien du tout sinon exister et s’éveiller en ce beau matin, dans cette partie de l’univers où il n’y avait jamais eu de matin.

 

Ce petit être se sentait bien ou, plutôt, il ne se sentait pas du tout. Il était confortablement installé au fond de lui-même et regardait le vaste espace devant lui.

 

Le spectacle était fabuleux et lui plut tout de suite. Il voyait l’univers dans son immense manteau noir et silencieux. Dans son manteau infini, infiniment grand, infiniment noir, infiniment vide, infiniment infini…

 

Il voyait cet espace et se sentait bien, bien d’être arrivé là. Il resta immobile pendant un long moment. Puis il bougea, et l’univers tout entier bougea avec lui.

 

Le Grand Univers aimait le mouvement, et la petite chose, qui n’était pas contrariante, bougea encore et encore… Et l’Univers, à son tour, bougea encore et encore…

 

Notre ami continua pendant longtemps à jouer et à regarder l’espace infini qui s’étalait paisiblement devant ses yeux et tout autour de lui.

 

Mais avait-il des yeux ? Car dans ce grand espace noir et vide, ce n’était pas nécessaire. Il n’avait ni yeux, ni nez, ni bouche, ni oreilles, ni bras, ni mains, ni pieds car, de tout cela, il n’avait pas besoin. Pas encore…

 

Il tournait lentement sur lui-même, et l’univers tout entier tournait lentement autour de lui pour l’accompagner dans ce jeu du mouvement.

 

Mais était-ce l’univers qui tournait autour de lui ? Ou était-ce notre ami qui avait cette impression alors qu’en vérité, l’univers était toujours immobile ?

 

S’il y avait eu quelques étoiles, il les aurait vues se déplacer sur la toile noire de l’espace. Mais il n’y avait pas une seule lumière, pas un voile, pas une ride. Rien que le vide insondable et mystérieux.

 

Le petit être décida de tourner plus vite. Et puisqu’il pouvait choisir de tourner et de bouger à la vitesse qu’il voulait, qu’il voyait l’Univers et jouait avec lui, il sentit au fond de lui qu’il existait, petite conscience au milieu de univers infini, mystérieux et bienveillant.

 

Après plusieurs milliards d’années, il s’arrêta de tourner et resta immobile et tranquille pendant encore plusieurs milliards d’années.

 

Puis il toussa. Il y eut un bruit sec et rigolo comme un hoquet, quelque chose qui ressemblait à un petit « couac ! ».

 

Cela surprit d’abord le Grand Univers qui était habitué au silence. Mais comme ce son se reproduisit une fois puis de nombreuses fois, il s’accoutuma à cette nouvelle présence.

 

Et, comme toute chose et tout être devaient avoir un nom dans l’Univers, notre ami fut appelé « Ticouac » à cause de son hoquet.

 


 

La lumière originelle

Plusieurs milliards d’années passèrent avant qu’une lueur pas plus grande qu’un trou d’épingle apparaisse doucement, vraiment tout doucement sur la toile noire de l’espace.

 

Notre ami se mit à regarder attentivement et longuement le point brillant car il n’avait encore jamais rien vu de tel, et cela excitait sa curiosité.

 

La petite lueur était d’un bleu brillant, et bien qu’elle soit très éloignée, Ticouac avait l’impression qu’elle grossissait.

 

Pendant un instant il eut l’impression de pouvoir la toucher, mais, au moment où il amorça un mouvement, la lumière passa à toute vitesse près de lui et continua sa course en s’éloignant du côté opposé.

 

Ticouac tourna sur lui-même le plus rapidement qu’il puisse pour suivre ce phénomène étrange et incroyablement rapide. La petite lumière poursuivit sa course folle, mais elle avait changé de couleur : elle était passée du bleu brillant au rose pâle.

 

La lueur disparut bientôt dans le noir insondable de l’espace.

 

Ticouac resta plusieurs milliards d’années à regarder dans la direction où s’était évanoui cet étrange visiteur lumineux. Puis il décida d’observer de nouveau dans la direction où le phénomène était apparu, brillant et bleuté.

 

A sa grande joie, il aperçut un autre point lumineux, puis un autre, puis un autre encore, puis une multitude bleutée.

 

Au tréfonds de l’espace, naissant de l’obscurité, avaient jailli un nombre inimaginable de lumières bleues et brillantes et, bien qu’elles paraissent toutes immobiles, elles bougeaient et se rapprochaient incroyablement vite.

 

Une seconde plus tard, une pluie de lumière ininterrompue tombait de tous côtés, au bonheur de Ticouac qui, sous le charme, inventa une mélodie composée de sonorités emplies de surprise et d’émerveillement.

 

Mais, comme aucun bruit ne se propage dans le vide, les points lumineux ne prêtaient attention ni à notre minuscule ami ni à sa chanson et passaient de part et d’autre sans le voir.

 

Jusqu’à ce qu’un point plus étincelant et plus sensible que les autres l’attrape sur son passage et l’entraîne dans sa course.

 

Le Grand Univers se figea soudain et là où des milliers d’étoiles avaient filé à toute allure, il y avait maintenant des petits trous de lumière, immobiles et blancs.

 

Sans le savoir, Ticouac voyageait à la vitesse de la lumière, aussi vite que les lueurs et, comme tous circulaient à la même vitesse, tous semblaient immobiles.

 

Curieux phénomène que, beaucoup plus tard, des hommes appelleraient « relativité ». Mais Ticouac ne le savait pas. Pas encore...

 

A côté de lui, la lumière sympathique qui l’avait invité au voyage regardait avec douceur dans sa direction.

 

Elle était vraiment plus lumineuse que toutes les autres. A y regarder de plus près, on pouvait même voir le blanc intense de son corps changer de teinte : blanc clair, blanc intense, blanc légèrement bleu…

 

Ils voyagèrent longtemps et sur des distances inconcevables, s’envoyant l’un à l’autre des signes d’amitié et de bienveillance.

 

Puis notre ami toussa, et la petite lumière changea de couleur. Il émit un gloussement, et la petite lumière se mit à vibrer légèrement.

 

C’est ainsi qu’ils commencèrent à communiquer et à se parler. Bien sûr, au début, ce n’était pas facile, mais, au bout de plusieurs millions d’années, ils se comprenaient :

— Bonjour !, commença Ticouac.

— Lumière-Toi, répondit la lumière.

 

Elle avait un accent agréable, et ses vibrations colorées faisaient danser la forme de son corps.

Ticouac demanda :

— Comment tu t’appelles ?

— Lumière-Moi, répondit la lumière.

— Qui es-tu ?

— Je suis la lumière originelle. Mes sœurs et moi accomplissons notre grande destinée.

 

Tout autour, les milliers de points lumineux suivaient la conversation et vibraient joyeusement, à l’unisson.

 

Ticouac s’étonna :

— Votre destinée ?

— On a tous un destin, tu sais. Le nôtre est né de Lumière-Tout, le premier éclat de lumière.

 

Notre ami écoutait attentivement.

— A la naissance du Grand Univers, poursuivit Lumière-Moi, l’univers était encore bien sombre. Seul, Lumière-Tout, brillait de mille feux. Soudain, il explosa et se transforma en milliards de milliards de grains de lumière.

 

Ticouac imaginait une boule de lumière géante explosant en feu d’artifice pour se répandre dans le Grand Univers.

 

Il rêvait et se demandait s’il pourrait lui aussi donner naissance à des milliards de Ticouacs. Cette idée le fit sourire car il savait qu’il était trop petit et que cela devait être bien difficile.

 

Lumière-Moi continua :

— Tel que tu nous vois, nous sommes les grains de lumière qui, autrefois, composaient Lumière-Tout, Nous poursuivons son rêve, le rêve extraordinaire qu’il portait au fond de son cœur. Le rêve d’éclairer l’espace et les mondes naissants.

 

Cette merveilleuse histoire et ces révélations lumineuses faisaient ressentir de nouvelles émotions et sensations à notre petit ami.

 

Lumière-Moi ajouta :

— Ce que nous découvrons à chaque instant dépasse de loin ce qu’avait espéré Lumière-Tout. Il y a tant de beautés, de mystères et de richesses…

 

Ticouac sentait au fond de lui un espace et un univers qui demandaient à être éclairés et à s’éveiller. Un univers peut-être plus grand et plus incroyable que le Grand Univers lui-même, mais il était encore trop petit pour le comprendre.

 

Lumière-Tout avait été la lumière originelle du Grand Univers, autrefois d’un éclat aveuglant. Dans des milliards de milliards de milliards d’années, elle disparaîtrait presque et deviendrait une lumière fossile et invisible.

 

Ticouac voyagea longtemps avec les Lumière-Moi et, plus le voyage se poursuivait, plus il devinait que tous ces êtres lumineux avaient tendance à s’éloigner les uns des autres.

 

Un jour, les sœurs Lumière s’envoyèrent des clins d’yeux multicolores avant de disparaître dans le noir de l’espace. Les deux amis se trouvèrent bientôt seuls tandis que les derniers points lumineux disparaissaient un à un.

 

L’immensité qui s’étalait devant eux appartenait aux Lumières-Moi, les explorateurs d’univers. Le temps était venu de se dire au revoir.

 

Ticouac et Lumière-Moi se regardèrent une dernière fois, sentant au fond d’eux-mêmes une chaleur douce qui faisait du bien. Ils comprirent qu’ils se reverraient un jour.

 

Ticouac ralentit sa course et fit un signe d’adieu à son ami, qui disparut instantanément dans la noirceur de l’Univers.

 


 

Les forces invisibles

Ticouac flottait maintenant dans l’espace et se laissait ballotter doucement par les courants imperceptibles et invisibles qui l’entouraient.

 

La plupart du temps, il regardait devant lui ou, plutôt, autour de lui car il voyait et ressentait de tous côtés à la fois, ce qui ne l’empêchait pas, quand il le souhaitait, de s’adonner à son activité préférée : tourner sur lui-même.

 

Un jour, il sentit quelque chose d’inhabituel, comme de petits doigts invisibles qui le chatouillaient et semblaient vouloir l’entraîner dans une direction précise.

 

Au début, il tenta d’échapper à cette étrange attraction, mais rapidement, par intuition, il se laissa guider et, comme il aimait les chatouilles, il conclut que c’était bon pour lui.

 

Les sensations qu’il éprouvait à chaque instant le faisaient glousser de plaisir et, bien qu’il n’ait jamais eu de bouche, il se mit à rire de bon cœur.

 

Il avait l’agréable l’impression de glisser sur un toboggan qui virait d’un côté, de l’autre, descendait à toute allure, remontait puis décrivait des boucles et des spirales.

 

Il s’amusait beaucoup et ne pouvait s’empêcher de lâcher des petits cris aux moments les plus délicieux, quand il avait l’impression de tomber dans le vide.

 

Des centaines d’échos provenant de tous côtés  lui répondirent. Ils exprimaient les mêmes émotions de joie et de plaisir.

 

Ticouac savait qu’il ne s’agissait pas de l’écho de sa propre voix, mais que ces exclamations provenaient d’autres êtres entraînés eux aussi sur le dos de ce manège spatial.

 

Dans le Grand Univers tout juste éclairé par les Lumières-Moi, des forces mystérieuses étaient en mouvement et, entre toutes, les toboggans cosmiques étaient les plus fascinants.

 

Ils possédaient une incroyable force d’attraction. Un enfant aurait comparé cette attirance à l’envie irrésistible et incontrôlée que l’on ressent devant un beau gâteau au chocolat.

 

De loin, ce curieux phénomène ressemblait à un immense nuage en forme de spirale dont les nombreuses ramifications s’étendaient à l’infini.

 

Ticouac glissait avec bonheur sur une longue traînée de vapeur où, de part et d’autre, apparaissaient de multiples doigts qui le chatouillaient au passage. Il riait beaucoup.

 

Tout autour, les êtres échos étaient maintenant très nombreux à s’amuser et se laisser entraîner vers un destin qu’ils ne connaissaient pas encore.

 

A cet endroit, l’Univers n’était pas vide, et cette vapeur étrange était constituée de minuscules poussières qui flottaient et se rapprochaient les unes des autres.

 

La matière avait dû se sentir bien isolée dans le grand espace pour s’attirer ainsi, et ce puissant désir de rapprochement avait finalement donné naissance à cette spirale de fumée géante.

 

Ticouac aperçut un être écho. Celui-ci avait la forme d’un grain de poussière et tournoyait sur lui-même en rigolant, ce qui lui fit penser que c’était son jeu favori.

 

Une autre poussière apparut et vint tournoyer autour de la première avant de s’y coller. Ce couple inattendu effectuait maintenant des rotations bizarres dans la bonne humeur, en laissant échapper des exclamations de joie.

 

Ticouac observait les deux poussières tandis qu’elles s’amusaient. Elles étaient inséparables, n’étant plus deux particules distinctes, mais une seule particule double.

 

A l’entour, d’autres groupes s’étaient formés : des ensembles de deux, trois, quatre, cinq grains et plus. Leurs formes et leurs couleurs étaient différentes car ils en changeaient dès qu’ils se touchaient.

 

Dans cette partie de l’espace intersidéral, là où il n’y avait que du vide, s’était formé un immense nuage composé de particules et de groupes de particules de matière étonnamment variées.

 

Ticouac ne percevait pas encore toute l’immensité de ce grand ballet cosmique. Mais il savait, au fond de lui-même, que ce toboggan, qui s’étendait sur des millions de millions de kilomètres, devait bien avoir sa raison d’être.

 

Cette idée lui était venue depuis les tout premiers instants de son existence, plutôt ce qu’il croyait être les tout premiers instants, quand il s’était aperçu qu’il n’avait pas besoin d’yeux pour voir, de bouche pour parler, d’oreilles pour écouter. Ni d’être visible pour exister.

 

Autour de lui, les particules jouaient à s’assembler en formes de plus en plus complexes. Certains groupes ressemblaient à des flocons de neige, d’autres à des cerfs-volants, d’autres à des paquets informes.

 

Il ne fallut à Ticouac que quelques secondes cosmiques pour parvenir au centre de la spirale que les hommes, dans un lointain futur, appelleraient « galaxie ».

 

L’endroit était calme et agréable, et tout y paraissait harmonieux. Des milliards de milliards de particules de matière trouvaient ici un équilibre entre désir de se rapprocher et tendance à s’éloigner.

 

Des éclats de lumière apparurent comme des feux d’artifice. Il y en avait partout. Les uns étaient proches et ressemblaient à des boules blanches, et les autres, plus lointains, se signalaient par un éclat.

 

De tous les côtés de ce ballet cosmique, ces ampoules lumineuses venaient éclairer l’espace et décorer le toboggan à la manière des feux multicolores d’un magnifique sapin de Noël.

 

Ticouac fit une pause pour profiter du spectacle et se réchauffer  un long moment à la source lumineuse de ces milliers d’étoiles naissantes.

 


 

Le cœur des étoiles

Ticouac était bien jeune pour l’Univers, mais il avait déjà plusieurs milliards d’années, et bien des transformations s’étaient effectuées en lui.

 

En voyant ces sphères scintillantes dans le ciel, il était difficile d’imaginer ce qui se passait réellement au cœur des étoiles. Ticouac le devinait sans effort car il le savait déjà et peut-être même le savait-il depuis toujours.

 

Le cœur des étoiles était brillant, battant, explosant. Concentré sur lui-même, il croulait sous une pression phénoménale. Il était la fournaise créatrice de matières nouvelles, le point de départ de milliards de possibles.

 

Il y avait dans ces cœurs d’étoiles des rendez-vous à ne pas manquer pour que la matière s’assemble et compose de nouvelles formes.

 

Le cœur des étoiles était contraire à ce qui existait au-dehors. L’Univers était infini alors que le cœur avait ses limites puisqu’on en devinait les contours en forme de boule incandescente.

 

L’Univers était froid, extrêmement froid, alors que le cœur était chaud, extrêmement chaud, au point que tout ce qui existait y fondait.

 

L’Univers était noir, sombre, sans lumière alors que le cœur n’était habité que de lumières couvrant entièrement le spectre des couleurs visibles et invisibles.

 

Il y avait aussi cette nouvelle lumière qui naissait au cœur des étoiles, jeune et vive, plus brillante que les Lumières-Moi, et tout aussi curieuse de l’Univers et de ses secrets.

 

Le cœur des étoiles était unique et multiple car chaque foyer était étonnamment incandescent et créateur, et il en existait des milliards de milliards dans l’Univers.

 

Dans ces larges creusets, des quantités inimaginables de particules élémentaires s’assemblaient et se transformaient inlassablement en une matière plus complexe qui donnerait naissance, dans un avenir proche et lointain, à la vie et à des créations bien plus étonnantes.

 

Au sein du Grand Univers, des forces invisibles étaient à l’œuvre, occupées à une construction qui dépassait l’imagination.

 

Dans l’esprit de notre ami apparut une image : une étoile soleil qui avait donné naissance à un groupe de planètes dont l’une semblait être un diamant bleu, posé sur l’écrin noir de l’espace.

 


 

Le chant des baleines

Le silence cessa, et un chant langoureux vint chatouiller les sens de Ticouac et attirer son attention. Venue du lointain, cette harmonie grondante et aiguë aurait fait penser au chant des baleines si elles avaient existé.

 

Ticouac imagina une forme immense à l’allure d’un lourd poisson équipé d’une élégante nageoire dorsale, et qui se déplaçait  dans l’océan infini de l’Univers.

 

De nouvelles mélodies, plus lointaines, caressèrent l’esprit agile de notre petit ami qui imagina tout un groupe de mammifères marins nageant d’étoile en étoile.

 

Ces étranges animaux traversaient majestueusement des milliers de galaxies toboggans et frôlaient des soleils lointains pareils à des oasis de lumière dans la noirceur de l’espace.

 

Ticouac était certain que ces êtres existaient quelque part, et si ce n’était pas dans le vide de l’espace, ce devait être dans un océan liquide où ils évoluaient avec grâce.

 

Le chant se répéta, et Ticouac distingua des sonorités semblables à des sifflements. Sa première impression passée, il distingua la réalité au-delà de son imagination.

 

Il apercevait maintenant un panache immense constitué d’eau et de glace s’étalant sur les centaines de milliers de kilomètres, qui ressemblait à une longue chevelure. La blancheur immaculée de ce panache scintillant était éclairée par les lumières naissantes des étoiles qui jouaient avec les innombrables cheveux.

 

Le chant langoureux ressemblait à un grondement sourd accompagné de sons mêlés où l’on pouvait distinguer des écoulements d’eau, des bruits de succions, de fracas, de craquements et d’explosions.

 

L’immense panache prit l’apparence d’un arc-en-ciel arborant mille couleurs inattendues, mais l’être à qui appartenait cette magnifique chevelure restait invisible.

 

D’un naturel curieux, Ticouac eut envie de s’approcher de ce mystérieux phénomène pour mieux en contempler la beauté.

 

Un simple effort de volonté lui suffit pour effectuer un bond d’une longueur inimaginable et s’en trouver instantanément tout proche.

 

Enchanté de cette prouesse, il se baigna pendant quelques instants dans une cascade improvisée dont chaque gouttelette d’eau, à peine apparue, se transformait en nuages de vapeur colorée.

 

Ticouac pensa qu’avec des yeux, il pourrait encore mieux profiter du spectacle et, immédiatement, de fines fentes transparentes apparurent sur sa peau tandis qu’une nouvelle lumière qu’il ne connaissait pas entrait dans son esprit.

 

Il fut stupéfait et ravi de sa nouvelle vision, la beauté galactique de cet être liquide tombé du ciel le comblait d’admiration.

Une voix chuchota :

— Chhh, Chhh !

 

Ticouac laissa échapper un cri d’étonnement, et la voix se transforma en rire harmonieux dont les ondulations faisaient penser à l’écoulement gracieux d’une belle chute d’eau.

—  Chhh ! Qui me chatouille ? dit la voix.

 

Ticouac pensa qu’avec des oreilles, il profiterait mieux des intonations subtiles et agréables de cette voix mystérieuse. Aussitôt, des coquillages auditifs poussèrent et s’ajoutèrent à ses innombrables yeux.

— Chhh. Comment trouves-tu notre Univers ?  Chhh Tic… chhh… ouac…

 

Notre ami fut saisi de surprise en croyant entendre son nom. Ses oreilles lui transmettaient décidément des sensations inattendues.

— Vous me connaissez ? demanda Ticouac.

 

Il sursauta à l’écoute de sa propre voix, dont chaque parole prenait le chemin de ses nouvelles oreilles pour lui chatouiller l’esprit.

— Chhh… Je suis une grande voyageuse, et des petites lumières… chhh… m’ont beaucoup parlé de toi, poursuivit la voix.

 

Ticouac découvrait que, malgré l’immensité du Grand Univers, les êtres se connaissaient tous et se croisaient souvent au cours de leurs longs voyages.

—Chhh… Le Grand Univers, lui aussi… chhhh… te connaît…

— Comment peut-il me connaître, moi qui suis si minuscule ?

— Chhh… On peut-être petit dehors et grand dedans.

 

De ses nouveaux yeux, Ticouac cherchait dans la splendeur liquide l’origine de cette voix énigmatique et belle.

— Vos cheveux sont si beaux et si éblouissants !

— Chhh… Je suis la source jaillissante qui donne naissance à ma chevelure dorée. Regarde mieux et tu verras... chhh… 

 

Les gouttelettes d’eau et de vapeur multicolores s’écartèrent et formèrent un passage. Une grosse boule anthracite apparut, profonde et scintillant de mille éclats.

 

De légères vibrations faisaient à chaque microseconde onduler sa surface, d’où s’échappaient des jets d’eau et de vapeur blanche. Ticouac fut surpris de cette apparition qui, au-delà de sa beauté sombre, se distinguait de ce qu’il avait vu auparavant.

 

— Je vous imaginais autrement, dit Ticouac.

— Chhh… Je suis telle que tu m’as imaginée et rêvée. Ce que tes nouveaux yeux reflètent n’est que l’apparence de mon être… chhh…, précisa la voix.

 

Ticouac ferma ses yeux, et son imagination reconstitua l’image de la majestueuse baleine blanche dont la peau lisse paraissait d’une douceur extrême.

 — Chhh… Tout comme ta petitesse est l’apparence de l’être que tu es vraiment… chhh…

 

« Quelles paroles mystérieuses ! », songea Ticouac, comme si les secrets de l’Univers ne pouvaient s’exprimer qu’avec ces mots énigmatiques : « L’être que tu es vraiment. »

 

— Chhh… A chaque instant, je me consume avec délectation en parcourant l’espace infini de notre bel Univers… chhh… Chacune de mes visites est autant de chances données aux mondes de profiter de mes connaissances et de la précieuse matière que je transporte… chhh…

 

Notre petit ami prenait conscience avec émerveillement du rôle de cette dame noire au panache d’argent et de couleurs. Elle était la semeuse, celle qui fertilise le Grand Univers et qui apporte les éléments indispensables et nécessaires à la vie.

 

Ticouac pressentait qu’elle n’était pas seule à accomplir cette tâche, et que les grands cétacés de son imagination étaient nombreux à parcourir l’espace.

 

— Chhh… As-tu vu les merveilles qui se cachent au coeur de ces mondes colorés que ma semence a fertilisés ? Chhh…

 

Ticouac n’eut pas besoin de répondre puisque la grande comète connaissait déjà toutes les réponses. Il accepta l’invitation au voyage, et ils plongèrent tous les deux dans l’espace infini, qui n’avait jamais été vide, mais peuplé de richesses fabuleuses.

 

Ils traversèrent des tourbillons d’étoiles, admirèrent des couleurs inimaginables, des mondes lointains visibles et invisibles, explorèrent des recoins encore inconnus.

 

Ils frôlèrent un soleil éclatant de lumière qui, par sa chaleur exceptionnelle, projetait des langues de flammes à des distances impressionnantes.

 

Ils s’attardèrent devant les grands tableaux galactiques où étaient dessinés des animaux qui n’existaient pas encore, mais qui auraient un jour leur place dans l’un des milliards de mondes.

 

Après un temps qui parut très long et à la fois très court, la grande comète perdit peu à peu son panache pour n’être plus qu’une grosse boule noire lancée à toute allure.

 

Elle devint invisible pour ceux qui ne savaient regarder qu’avec leurs yeux, mais elle continuait sa course, noire sur fond noir.

 

Doucement appuyé sur la peau lisse de la baleine comète, notre petit ami voyait grossir un ensemble de lumières qui lui paraissaient familières.

 

Il y avait au centre une grosse boule jaune bien lumineuse et, tout autour, des petites boules réfléchissantes qui dansaient, formant un ballet cosmique en miniature.

 

Parmi ces sphères tourbillonnantes de différentes tailles et couleurs, l’une était entourée d’un petit halo d’atmosphère aux reflets bleus.

 

Ticouac remercia en pensée la comète du merveilleux voyage qu’ils avaient accompli ensemble et se laissa tomber en direction de ce diamant bleu posé sur l’écrin noir de l’espace.

 

La grande baleine blanche sembla faire un signe de la nageoire avant de continuer son chemin, invisible et silencieuse dans l’Univers infini :

     Chhh… Chhh !

 


 

La planète bleue

Chaque naissance était singulière.

 

Pour un système solaire, cela commençait par des matières errantes passant par là, dont les origines étaient variées.

 

Certaines venaient du temps éloigné où Lumière-Tout avait éclaté en milliards de milliards de Lumières-Moi, d’autres de lointaines galaxies toboggans qui, tournant trop vite sur elles-mêmes, avaient expulsé des centaines de milliards de particules. D’autres encore avaient voyagé en compagnie des baleines blanches, profondément enfouies dans leur tête noire avant d’être semées dans les panaches de vapeur d’eau.

 

Toutes ces particules flottaient tranquillement et se regardaient. Elles se connaissaient et se reconnaissaient puisqu’elles appartenaient à un futur commun. Cette certitude les invitait à se rapprocher les unes des autres, mues par la force invisible qui contribuait à former les galaxies, les systèmes solaires, les planètes et les mondes.

 

Chacune, minuscule ou grosse comme un grain de sable, avait son identité, son rôle à jouer dans la formation d’un gigantesque nuage noir et gris flottant dans l’espace.

 

Le plus dense du nuage formait une sphère brillante en forme de soleil tandis que s’assemblaient autour des boules de matière qui deviendraient des planètes.

 

Ce système solaire en construction, petit à l’échelle de l’Univers, grand à celle des êtres et des animaux qui le peupleraient, tournait sur lui-même dans un équilibre parfait.

 

Ticouac se laissait glisser vers ce système planétaire scintillant. Quel âge avait-il ? Pour notre ami, apparu depuis des temps immémoriaux, il lui semblait jeune, mais il avait plusieurs milliards d’années et avait déjà consumé la moitié de sa vie stellaire.

 

« Le temps est bien étrange, pensa Ticouac, une seconde ici paraît une éternité là. »

 

Chaque planète était unique par sa forme, sa taille et ses couleurs. Il y avait plusieurs boules jaunes orangées, une élégante toupie à collerette, de gros cailloux gris, un imposant amas gazeux rougeoyant, de petites sphères blanches et, enfin, le diamant bleu que Ticouac avait vu en pensée.

 

C’était l’éclat du soleil, dont les rayons se réfléchissaient à la surface des planètes qui leur prêtait leurs couleurs. Quand elles étaient couvertes de sable, les reflets étaient rouges et jaunes. Quand elles baignaient dans une atmosphère épaisse, les reflets étaient pâles et laiteux. Quand elles accueillaient de l’eau, les reflets étaient bleus et blancs.

 

Il y avait beaucoup d’eau sur la petite planète bleue vers laquelle se dirigeait Ticouac, mais, étrangement, les créatures qui y vivaient l’appelaient « Terre ».

 

Le spectacle était grandiose. Le bleu des océans qui la recouvraient entièrement réfléchissait les rayons du soleil, qui enflammaient la fine atmosphère et créaient des cascades de couleurs dans le ciel.

 

Il s’approcha jusqu’à toucher la pellicule qui protégeait ce monde des rayons cosmiques et froids provenant de l’Univers. Des milliards de particules transparentes ondoyaient en se tenant la main au-dessus de la surface et semblaient attendre un événement. Ticouac se joignit à elles et attendit.

 

Plusieurs millions d’années passèrent, mais il ne s’ennuyait pas car la planète ne cessait de se transformer. Les milliers de levers et de couchers de soleil étaient un régal pour ses yeux.

 

De mystérieux courants marins sillonnaient les océans primitifs, et de redoutables colères atmosphériques projetaient, à partir de gros nuages gris et noirs, des  éclairs géants.

 

Un beau matin, de vastes étendues solides apparurent çà et là sur les océans tandis que de gros blocs immaculés et glacés se formaient aux deux extrémités de la planète.

 

De nouvelles odeurs flottaient dans l’atmosphère. Des gaz se constituaient et permettraient bientôt à des êtres vivants de respirer.

 


 

L’homme primitif

Au fil des jours, les étendues surgies des eaux se transformèrent en îles et continents puis se colorèrent de végétation verte tandis que de minuscules animaux de toutes espèces y évoluaient paisiblement.

 

Dans les vastes océans, des baleines nageaient avec grâce, ce qui rappela à Ticouac sa longue chevauchée sur le dos de la comète.

 

Parmi les innombrables animaux qui peuplaient ce monde, une nouvelle espèce apparut. Comparée aux autres, elle paraissait bien faible et sans défense. La peau de ces êtres était nue et délicate, parfois recouverte de fourrures pour se protéger du froid.

 

Ils vivaient en groupe et se cachaient la nuit dans de grands trous dans les montagnes et, phénomène inhabituel, ils marchaient dressés et bien droits sur leurs deux pattes arrière.

 

Ticouac, fasciné par ces hommes primitifs, patienta pendant des centaines de milliers de levers et de couchers de soleil pour les voir évoluer jusqu’au jour où…

 

Cela se passa un soir, alors que les rayons du soleil rougeoyaient et chauffait encore l’atmosphère. Tous les hommes avaient disparu dans leur grotte ouverte à fleur de montagne.

 

Ticouac distingua la lueur naissante d’un feu dont l’utilité était variée : donner de la chaleur, de la lumière et éloigner les bêtes sauvages qui s’approchaient parfois durant les longues nuits.

 

Il remarqua une silhouette sur le rocher puis une forme humaine. Un enfant se tenait à l’entrée de la grotte. Il était presque nu, une peau lui recouvrant les reins. Il avança d’un pas hésitant, s’arrêta pour observer les alentours : la forêt, les pierres et les rochers qui pouvaient cacher des prédateurs.

 

Puis son attention se détourna vers le soleil couchant, les nuages rouges et orange et, enfin, sur le noir du ciel où les premières étoiles s’allumaient une à une.

 

Le regard de l’enfant était d’un bleu profond dans lequel se reflétaient les nuages. Le centre de son œil était d’un noir pur comme celui de l’espace. Les étoiles s’y miraient et, pendant un instant, Ticouac crut y voir sa propre image.

 

L’enfant décrivit un signe imperceptible, comme une invitation, puis disparut dans la caverne.

 

Notre ami ne laissant jamais une invitation sans réponse, descendit de sa couche d’atmosphère transparente, parvint à l’endroit exact où s’était tenu le petit homme et pénétra à son tour dans la montagne.

 

Il se glissa près du brasier dont il avait vu les lueurs et autour duquel étaient rassemblées quatre hautes silhouettes qui gardaient l’entrée. L’atmosphère était chaude, bien plus chaude qu’à l’extérieur où la fraîcheur s’était installée.

 

Des sons ordonnés attirèrent l’attention de Ticouac, formés de grognements, de chuchotements qui servaient de langage entre ces êtres. Ils parlaient de chasses, de courses dans la forêt, de femmes et d’enfants…

 

Plus loin dans le ventre de la montagne, Ticouac aperçut d’autres feux, plus petits, autour desquels d’autres formes humaines étaient groupées et gesticulaient.

 

Dans chacun de ces foyers jaunes et orange que ses multiples yeux regardaient avec fascination, il sentait encore la puissance du feu incandescent des étoiles où les particules de matière continuaient leur transformation pour mieux servir les projets du Grand Univers.

 

Parmi les sons, les grognements et les tapotements, il entendait un choeur de voix dont la douceur composait les premiers chants de cette humanité naissante. D’abord simple assemblage de sonorités pour communiquer durant les moments heureux ou malheureux de l’existence, ces voix deviendraient des symphonies complexes, chargées d’émotions.

 

Contre un grand mur aux formes irrégulières, des mains s’agitaient pour donner naissance à des symboles colorés.

 

Dans les creux des pierres, des fluides de couleurs étaient disposés : rouges de sang d’animaux, verts de plantes, ocres de pierres écrasées…

 

Les hommes y plongeaient leurs doigts, les imprégnaient de couleurs et caressaient la paroi rocheuse pour y appliquer leurs empreintes, leurs mains, des traits, des points, des formes d’hommes et d’animaux, des symboles pour immortaliser l’instant.

 

Plus tard, sous d’autres cieux et en d’autres lieux, ces signes primitifs deviendraient écriture, livres, mémoire, inventions, création, peintures, sculptures, autant de preuves de l’imagination sans fin du Grand Univers s’exprimant par ses créatures.

 

Ticouac percevait le battement des cœurs de ces hommes, femmes et enfants réfugiés au fond de la terre, des battements profonds, réguliers, signature et musique de l’espèce humaine.

 

Sur une couche de feuillage, de peaux et de fourrures, une femme était allongée. Le double battement dans sa poitrine était celui de deux cœurs : celui d’une mère et celui d’un nourrisson sur le point de voir la lueur du jour.

 


 

La mémoire d’un peuple

Ticouac s’approcha de ce ventre fécond pour mieux écouter la résonance magique d’une vie emplie d’espoir. Le bébé était confortablement installé, la tête en bas, baignant dans son liquide nourrissant.

 

Depuis plusieurs semaines, il percevait le monde extérieur, mêlé de glouglous et de voix, rythmé par le battement rassurant du cœur de sa mère.

 

Ticouac flottait à côté du bébé et partageait ses pensées et interrogations. Quelques instants auparavant, cet être humain ressemblait encore à un têtard, puis l’apparition de bras et de jambes l’avait définitivement transformé. Sa prochaine venue au monde serait pour lui la naissance de son monde.

 

Dans ses gênes, aux tréfonds de l’assemblage complexe de ses cellules, une mémoire était gravée, construite au fil du temps humain.

 

Des images se formèrent, que Ticouac observa : un océan primitif, profond et obscur, des micro-organismes, du plancton, des crevettes, des poissons, des animaux chasseurs et des cétacés. Des êtres rampèrent sur une terre boueuse. Des pattes poussèrent sous eux, qui leur permirent de conquérir ce nouvel espace.

 

De rongeurs, ils devinrent primates puis homos sapiens. Leurs mains se firent caressantes, leurs regards affectueux, et la chaleur de leur corps rassurèrent les esprits nouveaux.

 

Le feu, la chasse, les pierres taillées, l’invention des outils, avaient transformé la vie de cette espèce encore tapie au creux de la montagne.

 

Cet enchaînement foisonnant n’avait duré que quelques instants pour notre ami, mais représentait toute l’histoire de ces êtres humains.

 


 

Une ombre dans la nuit

Un voile d’une noirceur extrême assombrit l’esprit du bébé et provoqua une accélération de son rythme cardiaque. De sa mémoire ancestrale, des formes menaçantes apparurent, immenses, grossières et hurlantes.

 

Au plus profond de l’espace, une tache inquiétante rôdait et défiait l’obscurité de l’Univers. Nul ne savait à quelle époque elle était apparue.

 

Les guetteurs qui veillaient à l’entrée de la grotte avivèrent le feu et saisirent les longs bâtons qui leur servaient à se protéger.

 

A l’extérieur, les pierres, les rochers et l’ombre des arbres devinrent inquiétants, comme si une bête sauvage se cachait, dont l’approche semait l’inquiétude dans l’esprit de la nature.

 

Le vent étouffa presque le feu protecteur, qui résista. Les guerriers serrèrent les rangs. Les esprits s’échauffèrent et, bien que la menace ne soit pas encore identifiée, la peur étreignait ces êtres primitifs.

 

Ticouac observait tranquillement cette agitation. Sa vision de ce monde était si parfaite qu’il identifia immédiatement les causes invisibles de l’angoisse de ce jeune peuple.

 

Une tempête se leva sur l’océan, et des vents violents projetèrent au loin des embruns qui faisaient fuir nombre d’animaux dans les forêts tandis qu’à plusieurs années-lumière de là, un trou noir inimaginable de puissance engloutissait tout sur son passage.

 

Une masse monstrueuse dont les dimensions dépassaient celles des toboggans aspirait dans sa gueule béante toute la matière qui flottait à l’entour, prête à dévorer l’Univers lui-même.

 

La poignée de guerriers gesticulait de plus en plus en grondant et grognant. Leurs pieds allaient d’avant en arrière dans une sorte de danse. Leurs mains et leurs bras serraient et brandissaient des lances en direction d’un ennemi invisible, dissimulé dans l’ombre et au-dehors.

 

Les femmes et les enfants se serrèrent au fond de la caverne, recroquevillés et silencieux, craignant l’arrivée d’une bête sauvage ou pire encore.

 

De l’ombre d’un rocher, un vieil homme s’avança. A lui seul il avait vécu près de quarante hivers et autant d’étés, une vie exceptionnellement plus longue que celle de bon nombre d’adultes.

 

Il s’approcha des femmes et les regarda avec douceur. Ses gestes étant lents et bienveillants, les enfants se tranquillisèrent et reprirent leurs jeux.

 

Sur son visage poilu et primitif, un sourire était dessiné. Ses yeux avaient déjà tant observé de choses qu’il savait que, parfois, le vent qui se lève sur la forêt paraît effrayant.

 

Les femmes touchèrent ses mains, puis il se dirigea vers les hommes qui gardaient l’entrée. Ils échangèrent quelques grognements. Les bâtons s’inclinèrent tandis que le vieillard entraînait les guerriers vers l’extérieur.

 

Le vent vivifiant et salé se fit plus doux et vint caresser leurs visages. Le bruissement des feuilles n’avait pas cessé, mais ne paraissait plus aussi menaçant dans les esprits encore habités par la peur et l’ignorance.

 

Ticouac les regardait avec compassion tandis que le mystérieux trou noir au fond de l’espace continuait son œuvre d’absorption. Bientôt il s’éloignerait et disparaîtrait.

 


 

D’un univers à l’autre

Le Grand Univers battait avec les cœurs humains, des pulsations d’étoiles, des mondes qui naissaient ou disparaissaient, de l’élément le plus simple à l’ensemble le plus complexe.

 

Ticouac sentait l’espace se contracter lentement sur lui-même et se dilater prestement, à chaque seconde de l’Univers. Mais, pour les êtres et les créatures qui vivaient en son sein, chaque milliardième de seconde était des milliards et des milliards d’années.

 

Un peu étourdi par cette révélation, Ticouac plongea tout entier dans un univers intérieur dont il avait toujours eu conscience, mais dont il n’avait jamais trouvé l’entrée.

 

Il y voyagea pendant un temps infini, parcourut des distances immesurables et rencontra quantité de mondes, d’êtres et de choses dépassant l’imagination.

 

Ticouac était si minuscule que jamais personne ne l’avait vraiment vu. Les mondes, les choses, les êtres qu’il avait rencontrés l’avaient seulement senti, reconnu et aimé. Invisible, il était celui qui, sans exister, était partout à la fois pour rêver, imaginer et inventer les possibles du Grand Univers.

 

Au milieu du grand tout, il était de nouveau confortablement installé au fond de lui-même et contemplait les espaces peuplés de choses extraordinaires et inimaginables.

 

Puis il bougea, et l’univers tout entier bougea.

 

 


 

Epilogue

Un beau matin comme il en existe des milliards de milliards dans l’Univers, sur la petite planète bleue qui était un diamant posé sur l’écrin noir de l’espace, un petit enfant naissait toutes les secondes.

 

Bien sûr, il n’était pas bien grand. Et que faisait-il ? Apparemment pas grand-chose, presque rien du tout sinon exister et s’éveiller en ce beau matin, dans cette partie de l’Univers.

 

Il regardait devant lui. Le spectacle lui plaisait beaucoup. Le soleil pointait à l’horizon, et ses premiers rayons éclairaient le ciel.

 

Le nouveau-né se sentait bien, bien d’être arrivé là.

 

Dans ses yeux, le feu des étoiles brûlait et, dans le noir de ses pupilles, un reflet invisible illuminait son esprit et ses rêves de mille éclats.

  

 


 

Remerciements

Jeanne Milia pour ses pensées positives

 

Elisabeth Trimbach

 

Paul, Maryvonne et Elisabeth Cornet

 

Bernaldo et Humberto, les amours de ma vie

 

Ticouac pour son éternel émerveillement

 

Merci à tous pour votre soutien.